Smara la Cité de Ma El Ainin

Smara la Cité de Ma El Ainin

Une consonance, parfois, fait un mythe». Paul Valery le remarquait avec raison. Qu’il s’agisse en effet, de Syracuse, de Carthage, de Grenade ou de Samar¬cande, il suffit de prononcer le nom de certaines villes pour que se déploient les fastes d’un imaginaire. Loin de dénaturer le réel, il lui confère sa véritable dimension.
Ainsi de Smara, « cité de mirages », que Michel Vieuchange, l’explorateur visionnaire des années 30, redécouvrit, émerveillé, après des semaines d’un voyage éprouvant. Quelques heures d’une exaltation contemplative, des notes passionnées, des clichés et des plans … Et puis, un mois à peine après avoir atteint son but, ce jeune homme de vingt-six ans, mourrait à Tiznit, épuisé mais apaisé. (Ses carnets de route ont récemment été réédités). Sans doute une telle fascination ne s’explique-t-elle pas uniquement par son objet. Mais Smara peut, à bon droit, susciter une attente. Toute porte à croire qu’elle y répond.

Il impose l’ordre et la paix
Lorsque, en 1898, il entreprend de fonder en plein désert, la ville-citadelle de Smara, le Cheikh Moulay Ahmed Ben Mohammed El Fadel, celui qu’on appelle Ma El Ainin, « l’eau des yeux», jouit, depuis longtemps déjà, d’une renommée considérable. Philosophe et théologien, poète, juriste et médecin, polygraphe, en tout cas d’une érudition stupéfiante, ce fils de marabout rassemble sous son autorité les tribus sahraouies, leur imposant, de Tindouf à Tarfaya, l’ordre et la paix voulus par le Sultan.
Cet homme de prière est également un homme de combat. Attiré par le soufisme, nourrissant sa foi par la méditation du texte coranique, rappelant volontiers que le Djihad consiste d’abord dans l’effort accompli sur soi-même, Ma El Ainin n’en demeure pas moins un guerrier redoutable. Les circonstances vont lui permettre de le prouver. En effet, dès 1904, mais surtout à partir de l’année suivante, fort de l’appui du Sultan Moulay Abd El Azziz, le cheikh va prêcher et mener une lutte sans merci contre l’expansionnisme colonial de l’Espagne et de la France. Ses troupes, animées du sentiment de l’urgence, remportent de belles victoires et tiennent longtemps en échec les forces étrangères. El Hiba, l’un de ses fils, qui lui succéda, reprend plus tard la guerre sainte.

Mais quelle que soit l’issue du combat qu’ils ont mené, c’est toujours l’honneur d’un peuple de susciter ses propres libérateurs, et l’on comprend que la haute figure de Ma ElAinin demeure, au Maroc, l’objet d’une fidèle vénération. Et, comme le dépouillement convient à la grandeur, c’est à Tiznit, dans un simple mausolée blanc, que repose le cheikh avec, près de lui, son fils El Hiba, surnommé le Sultan Bleu.
Quant à Smara, la cité des sables, de nos jours encore, elle porte témoignage; et l’on peut juger qu’il n’est pas indifférent que, parti de Laayoune ou de TanTan, on l’atteigne seulement au terme d’une randonnée dans le désert. Rien de tel que ces approches pour laver le regard. Espace, repères abolis ou trompeurs, intense clarté, silence que ne parviennent à rompre ni le cri d’un rapace, ni le souffle du vent que n’arrête aucun obstacle … Route rectiligne entre des paysages aux couleurs improbables, horizontalités fuyantes, saturation de lumière et d’étendue … On est ailleurs. Smara est une ville des confins; et lors¬qu’on la redécouvre, soudain, comme posée sur la rive: abrupte de l’oued asséché qui rejoint la Seguiet El Hamra, c’est moins une surprise que l’on ressent que le senti¬ment d’une évidence. Les murailles ocre, blanches ou grises des maisons, les minarets, les tourelles des casernes, les coupoles nombreuses où bougent les clartés et les ombres, toutes les constructions plus ou moins récentes de ce poste avancé composent comme une épure. Il ne peut s’agir, en effet, de rebâtir l’étonnante métropole de Ma El Ainin; du moins fallait-il affirmer, auprès de ses vestiges, la pérennité de la vie et, d’une certaine manière, le triomphe de la cause dont elle est le symbole. La nouvelle Smara répond à ce propos. Mais puisqu’il s’agit surtout de mémoire et d’unicité, on ne peut que s’attarder davantage sur ce qui reste de la ville ancienne: les ruines altières de la grande Mosquée et, mieux conservée, dégageant une impression de force et de rigueur, la kasbah de Ma El Ainin. Édifices austères dont les blocs de pierre sombre surprennent dans cet environnement où toutes les teintes semblent gouachées et mêlées de blanc. Les ombres exceptées qui tranchent et structurent. La rudesse de cette architecture s’accorde pleinement à celle des lieux; elle suggère l’idée d’une nécessité, tant elle semble privilégier l’essentiel au détriment de l’accessoire. pourtant, qu’il s’agisse de l’appareil des murs, de l’alternance des moellons et des pierres plates, ou du contraste entre la taille irrégulière de ces éléments et la netteté de leur assemblage, on perçoit, ici, une conception toute « moderne » dans l’utilisation décorative du matériau. L’influence mauritanienne y est incontestable, non seulement dans ce parti-pris, mais encore dans le traitement des ouvertures étroites et dans l’utilisation d’un mortier grossier qui dut paraître bien superflu à des maçons rompus aux constructions en pierre sèche.

Une sobriété emblématique

Une sobriété emblématique

Cette sévérité s’accommode, toutefois de rares ornements dont la sobriété revêt un caractère qu’on pourrait dire « emblématique ». Située au centre de la Kasbah, la demeure privée de Ma El Ainin offre l’exemple le plus significatif de cette adéquation. L’arc brisé de la porte s’ouvre dans une structure d’encadrement rectangulaire dont la partie supérieure s’orne de reliefs verticaux et parallèles, pareils à ceux des ksours de la vallée du Ziz ou de la région de Rissani. Les faitières d’angle proposent un jeu de lignes brisées tout à fait insolite dont l’inspiration n’est guère identifiable ; elles accentuent la raideur de la construction en coiffant ses quatre arêtes et en brisant leur élan. La Qouba qui domine l’ensemble affecte, non pas la forme classique d’une demi-sphère, mais celle d’une pyramide aplatie, de base polygonale, dont les jeux de lumière adoucissent le dessin volontairement fruste. Enfin, contrastant avec la couleur sombre des murs de pierres, le blanc nuancé d’ocre de ces éléments décoratifs souligne l’austérité de l’édifice.

La découverte des autres parties de la kasbah, ruinées mais consolidées par des restaurations d’urgence, conforte cette impression de rigueur; elle étonne aussi par l’ampleur de l’ensemble: patios communiquant par des ruelles intérieures, appartement des femmes, salles de réception, entrepôts et cuisines, amphithéâtre à ciel ouvert, hammam, bibliothèque dont on sait qu’elle fut l’une des plus riches de son temps … On se souvient alors que, de 1898 à 1902, en moins de cinq années, Ma El Ainin avait fait surgir du désert, en exploitant les cours d’eau souterrains, la plus surprenante des oasis: des milliers de palmiers-dattiers avec, au cœur de la ville de Smara, la kasbah, protégée par une enceinte percée de cinq portes, et rassemblant, autour de la demeure du cheikh, dix-huit bâtiments de style arabo-maghrébin.

Au Nord Est de la cité se dressait la Mosquée dont Ma El Ainin rêvait d’en faire la plus imposante du Sahara, et qui ne put être achevée. Il en subsiste des nefs dont les piliers massifs supportent des arcades en pierre brute, pas même jointoyées. Sous la lumière violente, les ombres projetées disloquent la perspective des arcs brisés, et l’on ne ressent plus ici, la sérénité que dispensent d’ordinaire ces lieux de prière et de recueillement. Des vestiges de l’édifice dévasté se dégage sourdement une impression de tragique grandeur.

La ville des sables

La ville des sables

Un tel état d’esprit n’a pas lieu de surprendre: le spectacle des ruines le suscite assez communément. Mais on regrette de ne pouvoir imaginer ce que furent, non seulement la ville des sables, au temps de sa splendeur, mais encore le mouvement des caravanes innombrables apportant, jusqu’en ces lieux de dunes et de rocaille, les matériaux rares et nobles nécessaires à son édification. Et peut-être plus encore, l’intense activité de cette foule d’ouvriers, d’artisans, de puisatiers, d’architectes et de décorateurs venus de Tanger, de Fès et du Sud marocain …

Quoi qu’il en soit, ce n’est probablement pas sans raison que deux écrivains contemporains ont choisi d’évoquer en contrepoint du voyage initiatique de leur héros, l’épopée flamboyante du cheikh Ma El Ainin. Et sans doute, n’est-ce pas davantage un hasard si le titre de chacun des deux romans dont il s’agit est à ce point riche de résonances. « Désert », du Français Le Clézio et « La prière de l’absent », du Marocain Benjelloun, se renvoient en écho, comme une référence, le même nom prestigieux.

Celui de Smara, qu’on ne saurait en dissocier, nous rappelle, quant à lui, qu’il est des sites privilégiés où s’unissent, pour en faire des « lieux de mémoire », la réalité, la légende et le rêve …